REPORTAGES ET ANALYSES
- Le Maroc sur un pied de guerre (1979)
- La Pologne à l’heure du défi (1980)
- Luc Jouret : paroles d’outre-tombe (1995)
- Les casseroles du docteur Couillard (2014)
- L’Ukraine, Waterloo des USA ? (2014)
- La concentration de la presse hier et aujourd’hui (2019)
Le Maroc sur un pied de guerre, août 1979

FÈS, Maroc – « J’irai jusqu’où les Marocains voudront aller. Si, comme je le pense, ils veulent aller jusqu’au bout, eh bien, pendant tout le temps qu’il me restera à vivre, ils me trouveront à leur tête pour aller ,jusqu’au bout.
Ces paroles que Hassan II a lancées dimanche dernier, devant quelque 200 représentants de la presse internationale, ont fait le lendemain la manchette des journaux marocains. Le roi répondait à un journaliste qui lui demandait jusqu’où le Maroc était prêt à aller, sur le plan militaire, dans le conflit au Sahara occidental que l’accord de paix signé le 5 août dernier à Alger, entre la Mauritanie et le Polisario, est venu relancer.
Le monarque chérifien avait convoqué la presse dans son plus beau palais, celui de Fès, l’ancienne capitale, le centre historique et religieux du pays. Rien n’y manquait. Le lourd portail à deux battants, la triple enceinte qu’il faut franchir en montrant patte blanche, les jardins, les fontaines, les arcades découvrant des cours et des allées des mille et une nuits. Puis, au cœur de ce Versailles mauresque, dans une salle spacieuse, garnie d’arcs à stalactites et à lambrequins, le pas nerveux des serviteurs en djellaba blanc et babouches jaunes sur la mosaïque du parquet. Soudain, une clameur. Le roi fait son entrée. (…)
La Pologne à l’heure du défi, sept. 1980

Des quadrilatères lumineux défilent en bas: Varsovie paisible au milieu de la nuit, comme ont dû l’apercevoir les pilotes nazis en septembre 1939, lors du fameux « blitzkrieg » qui déclencha la Deuxième guerre mondiale. La Pologne, écartelée depuis des siècles entre de puissants voisins, maintes fois conquise, partagée, décimée, est aujourd’hui encore menacée parce qu’elle ose lever la tête. Les mouvements de grève qui ont culminé sur la Baltique et provoqué un changement de direction dans le pays, inquiètent Moscou, qui fait manœuvrer ostensiblement les troupes des « pays frères » aux frontières. Le spectre d’un second Prague. Mais les Polonais en ont vu d’autres. Ils ont le nationalisme coriace et l’héroïsme naturel. Et les Russes le savent.
À l’aéroport de Varsovie, on ne sent pas de nervosité particulière dans l’air. Le contrôle est long et minutieux comme dans tous les pays de l’Est. On fouille de fond en comble les valises remplies de victuailles, que les cousins d’Amérique apportent pour compenser un peu la pénurie qui règne dans le pays. Une heure de queue, d’attente, puis le car nous transporte dans les rues désertes. Il est trois heures du matin. Seuls les tramways poursuivent leur course sous l’œil jaune des réverbères. À l’hôtel Forum, régi par l’agence étatique Orbis, on doit laisser le passeport et le visa en consigne. La rigueur socialiste, qu’une musique disco filtrant dans les ascenseurs mâtine étonnamment de douceurs américaines. Les chambres sont confortables et bien équipées. Les possesseurs de devises, c’est-à-dire de dollars, sont bien traités à l’Est. (…)
Jouret inédit : paroles d’outre-tombe
Reportage et analyse sur une entrevue retrouvée avec le gourou de l’OTS
Magazine L’actualité, février 1995
Article en nomination aux prix 1995 du Magazine canadien.

Extrait :
Je l’entends dire que « nous sommes à un point de non-retour » et que « le monde va périr par le feu ». J’écoute de nouveau la cassette : c’est Luc Jouret, sa voix, son ton prédicant, et c’est enregistré là depuis 1984, comme une sombre prophétie, comme un appel prémonitoire des flammes apocalyptiques de Salvan, de Cheiry, de Morin-Heights.
Le vendredi 24 février 1984, j’étais allé couvrir un « symposium sur l’alimentation et la santé », pour Le Courrier médical, au Holiday Inn de Longueuil. Luc Jouret, qu’on présentait comme un médecin homéopathe de « renommée internationale », était l’un des trois conférenciers à parler de « médecine douce ». Je ne savais pas alors — mais qui donc le savait, le soupçonnait? — que le Club Amenta qui organisait l’événement était l’une des émanations les plus visibles de la secte néo-templière de Jouret. Mais j’aurais dû savoir qu’en latin amenta signifie « sans raison, fou, insensé » : ça m’aurait mis la puce à l’oreille, à tout le moins !
La conférence du médecin belge avait été assez particulière. À côté de banals conseils, comme de prendre un verre d’eau au lever et au coucher, il avait parlé de la diététique comme d’une « approche globale de l’homme »; il avait dit que la nourriture était « autre chose que de la matière, une essence subtile, vibratoire »; il avait considéré la mastication comme une « dynamisation résultant du contact de deux forces de cohésion ». Ce langage aux relents hermétiques m’avait assez intrigué pour que je lui demande une interview. Alors, dans le bar du Holiday Inn, entre des vagues de musique disco et deux eaux minérales — Nouvel-Âge oblige — , il m’avait jeté quelques morceaux du grand secret qu’il réservait à ses « élus ».
Il était, dois-je le dire, très convaincant de prime abord. Bel homme, le verbe assuré, le ton tout ce qu’il faut de catégorique et de dramatique pour entraîner l’adhésion. Il avait cet air de probité et de vertu, cette apparence saine — je devrais dire salubre — qui vous aurait fait lui donner le bon dieu (et pourquoi pas votre portefeuille) sans confession.
Alors, peu à peu, devant moi, ce soir-là, il s’était raconté. Durant près de deux heures. À bâtons rompus, je dirais même : à cravate dénouée. Comme sans doute il ne l’a plus fait souvent par la suite, au fur et à mesure qu’il devenait un personnage public et qu’il devait mieux peser ses paroles, surtout devant des journalistes.
À écouter aujourd’hui cet enregistrement de 1984, où la voix de Jouret se perd souvent dans les nombreux bruits d’ambiance du bar, j’en ai eu des frissons d’horreur rétrospectifs. Je ne pouvais m’empêcher de penser que, dans ce discours en apparence bien intentionné, voire idéaliste, se trouvait le fondement de la supercherie, du délire et de la paranoïa sectaires qui finiraient par emporter 53 personnes, dont des enfants, dans une mort atroce, scandaleuse. Mais ce qui m’avait frappé à l’époque, et me frappe encore plus aujourd’hui, c’est un singulier manque d’humour chez cet homme. Malgré mes multiples tentatives d’allègement ou de détournement par la blague, la plaisanterie, il restait sans cesse sérieux comme un pape… deadly serious, comme disent les Anglais. […]
Ces faussaires religieux sont le plus souvent d’habiles prestidigitateurs, au sens littéral du terme (Jones usait de morceaux de viande avariée pour faire croire qu’il extirpait des cancers) ou sur le plan intellectuel en jonglant avec les idées, en amalgamant les théories et les croyances les plus disparates. Mêlant spéculations théologiques et superstitions, symbolisme alchimique et kabbale, astrologie et science-fiction. Le pire, c’est qu’à force d’alliages et d’amalgames, ces faux-monnayeurs finissent par tout avilir. À force de trafiquer les valeurs spirituelles, philosophiques et même scientifiques, ils discréditent et découragent des quêtes pourtant essentielles à l’humanité. Ils finissent par donner l’impression qu’il faille rejeter la Foi avec le faux-croyant, l’homéopathie avec l’homéopathe.
Derrière la façade de leurs beaux discours, les egos monstrueux de ces gourous se donnent libre cours, pour le plus grand malheur de ceux et celles qui s’y sont laissés prendre. Ils se prétendent tous sauveurs, messies, réincarnations du Christ, messagers de Dieu ou Dieu lui-même. Chez certains, le délire mégalomaniaque est contrôlé par un solide sens des affaires (Moon, par exemple). D’autres moins habiles ou plus malades finissent par perdre toute mesure. Tout chef de secte est un petit Führer qui impose un régime totalitaire. D’ailleurs, il y a beaucoup de liens entre le nazisme et l’occultisme.
On sait que des sociétés secrètes et sectes nourries de spéculations ésotériques ont été la base et le ferment de l’éruption du racisme germanique et de ses ferveurs telluriques, mystiques. Sait-on aussi que le fondateur américain de la Rose-Croix AMORC, Harvey Spencer Lewis, cédant aux idées qui circulaient sous les capes ésotérique de son temps (au début du siècle), tenait Jésus pour un « être d’origine aryenne » ? Et cela indirectement, nous ramène à l’OTS, car Rose-Croix et Templiers ont beaucoup de mythes et de symboles en commun. Jouret notamment a fait partie, au début des années 80, d’un certain Ordre rénové du Temple, dont le grand maître était Julien Origas, un néo-nazi notoire. Certains indices aussi ne manquent pas d’être troublants. Ainsi le terme « synarchie » apparaissant dans un document secret que Jouret avait rédigé, en 1990, et qui définissait les règles, le fonctionnement et la philosophie de l’OTS. « L’OTS, y disait-il, est placé sous l’obédience absolue de la Synarchie du Temple. » Or la synarchie est un concept social-politique cher aux occultistes de la fin du siècle dernier, et notamment le théosophe Rudolf Steiner (promoteur notamment de l’agriculture biodynamique, tiens, tiens!). Dans les années 20 et 30, une société secrète française, nommée La synarchie d’Empire, s’efforçait de réaliser l’idéal synarchique, avec des influences fascistes, nazies, phalangistes, vichystes. Tous ces gens travaillaient à l’épuration de la société.
Hantise de la pureté : raciale, ethnique, biologique ou autre. On dit que Jouret, dans les dernières années, avait développé une véritable phobie de la contamination. Il faisait désinfecter sans cesse les poignées des portes et des fenêtres. Il ne serrait la main de personne avant deux ans. Il exigeait qu’on lave la salade sept fois. D’ailleurs, il avait le culte mystique du chiffre 7. Comme Hitler justement, qui était allé jusqu’à faire changer les registres du Parti des travailleurs allemands (nom initial du parti nazi) pour que son numéro de membre ne soit plus le 555 mais le 7. À tourner sept fois dans sa tête !
Ce soir de 1984, au bar du Holiday Inn, Jouret me disait :
Les gens qui ressentent un appel vers un renouveau, vers un équilibrage des choses, vivent inconsciemment une angoisse existentielle absolument unique dans l’histoire de l’humanité… Eh! bien, nous pouvons aider ces gens à vivre les choses les plus extraordinaires qui vont passer en eux, dans leur inconscient, et qui vont les transformer dans le sens d’un renouveau.
On ne pouvait savoir que ce renouveau serait apocalyptique. Quoique, déjà, ses propos d’il y a dix ans fournissaient des indices. Et notamment quand il me décrivait, avec une sorte de ravissement, le mécanisme d’autorégulation qui régnait dans la nature, et particulièrement dans le monde animal :
Il va y avoir des phénomènes d’autorégulation, comme j’ai vu dans le désert de Kalahari, en Afrique du Sud. C’est absolument superbe à voir! Les antilopes du désert Kalahari, quand elles sont trop nombreuses, elles vont se noyer en masse. On a vu ça avec les éléphants, d’ailleurs, qui se suicident en masse.
Il prédisait la même chose pour l’humanité. Et comme ça n’arrivait pas assez vite, il a forcé un peu les choses. Par décret de la « Grande Loge Blanche de Sirius ».
Les casseroles du docteur Couillard
Vigile, 22 mars 2014

Alors, Philippe Couillard en a assez qu’on l’associe à Arthur Porter, l’ex-directeur général du CUSM retenu en prison au Panama ? Il se met en colère quand on évoque ses liens avec l’Arabie saoudite ? Il a bien de quoi être fâché. Qui ne le serait pas s’il se sentait ainsi visé, au défaut de la cuirasse ?
Bien sûr, tout cela n’est que pur malveillance, du salissage. Voyons donc, le docteur Couillard a bien le droit d’être allé offrir sa science et son expertise en Arabie saoudite. Tout le monde sait que le régime de santé publique du Québec ne paie pas assez ses spécialistes. Plusieurs médecins et chirurgiens comme lui sont allés augmenter leurs revenus ailleurs. Et puis, on est dans un monde libre. On a droit de travailler pour le plus offrant. Et même d’être conseiller des monarques absolus d’Arabie, comme lui l’est du prince Abdullah bin Abdulaziz Al-Rabeeah, ministre de la Santé du royaume saoudien.
Après tout, l’honorable Philippe Couillard, membre du Conseil privé de la Reine au Canada – et, de ce fait, nanti du titre « honorable » à vie – a le droit de conseiller les monarchies… et, sans doute aussi, d’être premier ministre du Québec. Qui donc pourrait s’opposer à tant d’honorabilité, sinon des envieux, des jaloux ? Ou, pire encore, des gens qui veulent salir des réputations ?
Philippe Couillard a fait quelques erreurs de parcours, il l’a avoué lui-même. Il ne savait pas qui était Arthur Porter. On le croit sur-le-champ. Peccadille. On ne saurait accabler pour si peu le champion inconditionnel du fédéralisme canadien.
Retenons-nous de juger. Regardons les faits. De 2004 – date de la nomination de Porter à la tête du Centre de santé universitaire de McGill (CSUM) – à 2011, date de la démission de ce dernier, le Dr Couillard n’a jamais su qui était le Dr Porter. Pendant ces sept années, il a eu l’occasion de le rencontrer, voire de frayer avec lui à maintes reprises. Comme ministre de la Santé, comme professeur à McGill, comme membre du Conseil privé et membre du CSARS (Centre de surveillance des activités de renseignements de sécurité) à Ottawa; enfin, comme son associé d’affaires. Il est allé à la pêche avec Porter, a fréquenté la même loge maçonnique, a siégé au conseil d’administration de la même compagnie minière, a fondé une entreprise avec lui, tout cela sans le connaître. Le mystère des êtres, tout de même, quel drame ! Nous avons été collègues, amis, associés… et dire que je ne savais rien de lui ! Pleurez, pleurons tous en choeur. Le deuil d’une grande amitié. Noyé dans le pot de vin de SNC-Lavalin : 22 millions payables aux porteurs… du corbillard. (…)
Texte intégral sur Vigile
L’Ukraine sera-t-elle le Waterloo des USA ?
Vigile, 14 septembre 2014

La guerre civile – en grande partie occultée – qui a cours, en Ukraine, depuis le printemps dernier, est devenu le conflit le plus lourd de conséquences pour l’Europe, voire le plus inquiétant pour toute la planète. Préparée et attisée par les États-Unis et l’OTAN, cette guerre hypocrite (qu’on ne veut pas nommer) révèle, plus que toute autre, la folie hégémonique de Washington, l’assujettissement de l’Europe et le totalitarisme idéologique des grands médias, alignés sans réserve sur la propagande US. Mais, en fin de compte, on peut se demander si ce champ de bataille, à la fois militaire et idéologique, ne sera pas le Waterloo de l’empire américain.
Cet été, en suivant avec effarement les développements de la crise en Ukraine et l’escalade des sanctions et menaces contre la Russie, je me suis dit que les dieux étaient tombés sur la tête. Les médias étaient remplis d’appels à la guerre sans retenue, comme un écho fantôme démentiel du déclenchement de la Première guerre mondiale, il y a cent ans. Une poussée de fièvre belliqueuse sans précédent, à Washington, à Bruxelles et dans les capitales européennes. Les pires invectives et de graves accusations (sans fondement) lancées contre la Russie, au risque de déclencher un conflit nucléaire apocalyptique. (…)
Texte intégral sur Vigile
La concentration de la presse hier et aujourd’hui
L’Agora, 17 septembre 2019

Quand j’étais journaliste au Devoir, au début des années 80, j’ai pressenti l’arrivée de cette nouvelle ère, si je puis dire. J’avais été alors détaché momentanément du journal, en 1981, pour participer aux travaux de la Commission royale d’enquête sur les quotidiens, la Commission Kent. À titre de rédacteur en chef francophone, j’ai eu l’occasion de rédiger trois articles du rapport final qui sonnait l’alarme sur la concentration de la presse et pressait le gouvernement d’agir, au risque de voir disparaître de plus en plus de journaux et s’éroder la diversité des opinions, la liberté de presse et la liberté d’expression qui sont essentielles à la démocratie. Je me souviens d’avoir vu nos magnats de la presse – les Irving, Thomson, Fisher, Péladeau, Desmarais – défiler devant les commissaires et de l’obséquiosité, de la flagornerie avec lesquelles certains avocats de la Commission les interrogeaient comme s’ils s’excusaient de mettre ces seigneurs sur la sellette. J’en parle dans mon livre La Traversée des illusions. La Commission recommandait, entre autres, d’abolir les chaînes, de subventionner des journaux menacés de disparition (on y revient) et de créer un ou des journaux d’État sur le modèle de Radio-Canada. Inutile de dire que le rapport a pris vite le chemin des poubelles du gouvernement. Cette commission n’avait été qu’un écran de fumée. Trudeau s’en fichait comme de l’an quarante. Il était, à ce moment-là, fort occupé par son grand coup d’État déguisé derrière le rapatriement de la Constitution et l’adoption d’une Charte qui saborderait les bases de la fédération canadienne en révoquant la notion des « peuples fondateurs », en imposant un multiculturalisme abolisseur d’identités nationales et en donnant le pouvoir ultime aux juges… qui veillent sur les « droits » de communautés et de groupes multipliables à l’infini. Depuis, les métastases de ce coup d’État n’ont cessé de se propager dans notre société, et nos médias alignés y travaillent assidûment. (…)
