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Sur l’avènement de l’informatique


Il paraît que la femme de Tolstoï a recopié dix fois Guerre et Paix. Si Léon Nicolaïevitch avait eu l’usage d’un micro-ordinateur, elle aurait pu s’occuper tranquillement de ses treize enfants. Et Balzac, informatisé, n’aurait pas fait suer son éditeur avec ses nombreux ajouts et corrections enchevêtrés dans les marges. Et ce pauvre Flaubert qui remettait cent fois sur le métier, recopiant interminablement la même page jusqu’à la perfection. L’entrée de l’ordinateur dans la production du texte rend désormais ce genre d’écrivains aussi archaïques que les laborieux copistes du Moyen Age avant Gutenberg. S’il est encore trop tôt pour prédire la portée de la mutation que l’ordinateur et la télématique feront subir au livre, il est d’ores et déjà certain qu’il s’agira d’une révolution aussi importante que l’imprimerie. (…)
On a déjà mis au point non seulement des programmes de repérage automatique des fautes d’orthographe (grâce à un dictionnaire incorporé), mais aussi de révision de style. Dans le premier cas, on demande au dictionnaire de vérifier une page, et un clignotant indique les mots fautifs. Dans le second, on vérifie l’abus de passifs, de relatives, d’adverbes, etc., ainsi que les répétitions de mots ou l’emploi trop fréquent de certaines expressions. On peut imaginer toutes les révisions possibles. Il est indéniable qu’on va raffiner de plus en plus ce genre de logiciels pour passer véritablement un texte au crible.
Un dictionnaire incorporé peut servir à de multiples usages. Il peut, par exemple, servir à la versification, pour autant que cet ancien art littéraire se pratique encore. Pour la rime, il vous donne tous les mots d’une terminaison quelconque ; et pour la métrique, tous ceux qui ont le nombre voulu de syllabes. On imagine qu’un poète ainsi équipé pourrait aisément battre le record de Victor Hugo ou celui encore plus impressionnant de notre compatriote Roger Brien (plus de 500,000 alexandrins !). Et si, en outre, notre poète a l’astuce de programmer sa machine pour générer des vers automatiquement, alors là il n’y a plus de limites… On pourrait peut être en arriver ainsi à la réconciliation des anciens et des modernes : le non-sens de l’actuelle poésie, coulé dans les structures classiques. Qui dit mieux ?
Ces perspectives sont loin d’être de la science-fiction. Un poète américain, Robert Gaskins, a déjà créé un programme pour produire des haïkus, ces poèmes traditionnels japonais à structure fixe : trois vers, dont le premier et le dernier ont cinq pieds et le deuxième sept pieds, L’ordinateur peut en générer à l’infini. Dans le flot il y a souvent des paillettes, des coïncidences étonnantes, comme la rencontre fortuite d’un vieux parapluie et d’une machine à coudre, vous connaissez ? Au fond, avec le recul du temps, on s’aperçoit que les collages des dadaïstes, des surréalistes ou des beatniks n’étaient que des préfigurations de la poésie par ordinateur. Tout y converge, y compris la mise à l’écart du sens, du sentiment et de l’âme, et la déification du mot pour le mot.
Et ce n’est pas seulement la poésie qui sera touchée (et donc forcée de se redéfinir), mais tous les autres genres littéraires. Bien sûr, la machine ne donnera jamais du génie à personne, elle ne produit que ce qu’on lui dit de produire, mais elle peut révolutionner la technique de l’écriture. Dans les universités américaines, on expérimente beaucoup sur la création littéraire par ordinateur. À l’Université du Wisconsin notamment, le linguiste Sheldon a mis au point avec ses élèves un programme de rédaction automatique de récits mystères de 2 100 mots, à raison de 19 secondes chacun. Plus récemment, il a produit un opéra, avec dessins animés, musique et paroles. Un opéra qui s’engendre lui même. Les personnages et l’action sont encore simplistes, rudimentaires, mais ce n’est qu’un commencement.
En fait, ce qu’on peut d’ores et déjà attendre de l’ordinateur, c’est qu’il se charge de tout ce qui est procédés et automatismes dans la création littéraire. Certains genres produits en série pourraient y être traités presque intégralement, comme le roman policier, les séries roses, le roman d’aventure ou de science fiction. Les personnages, phrases et situations stéréotypés qu’on rencontre dans ces genres répétitifs pourraient être stockés en mémoire, rebrassés et redonnés indéfiniment en de nouveaux arrangements par l’ordinateur. Le travail de l’écrivain se bornerait alors à introduire ici et là de nouveaux éléments et à arranger les phrases comme il convient. Il y a là promesse d’abondance pour Harlequin, et toutes les séries noires on roses (ou pornos) du monde. Quant à la grande littérature, il ne fait pas de doute qu’elle en sera aussi touchée. D’abord, le traitement de texte en soi est un prodigieux avantage. Garcia Marquez vantait récemment les mérites de la machine à écrire électrique, arguant que « la difficulté mécanique est un inconvénient entre ce qui s’écrit et soi même ». Que ne dirait il pas du traitement de texte, qui réduit cette difficulté au minimum ?
Enfin, aspect qui pourrait s’avérer fort important sur le plan politique, la communication électronique du texte d’ordinateur à ordinateur, ouvre des perspectives nouvelles à la liberté d’expression et à la circulation des idées. Comment empêcher des textes qui peuvent circuler si aisément par téléphone ? Au lieu de passer un manuscrit sous le manteau, on le passe sur le Modem, et le tour est joué. Une disquette peut demeurer occulte, ce n’est pas comme un livre qui s’affiche directement. Le samizdat électronique : une autre des nombreuses avenues que l’ordinateur ouvre à l’écrit, à l’édition et à la liberté.
Sur la révolution Internet

Posons d’abord la réalité du Web ou de l’inforoute en général. Il s’agit d’un supermédia, doté d’une ubiquité, d’une instantanéité, d’une interactivité et d’une capacité encyclopédique sans précédent. C’est à la fois le village global et la bibliothèque universelle à portée de la main. Quiconque en a fait l’expérience le sait. En l’espace d’un clic de souris, on passe de Rome à Singapour, de la Bibliothèque du Congrès américain à la Bourse de Tokyo, du musée du Louvre au Times de Londres, de l’Université de Beijing au gouvernement du Québec, de telle banque à telle entreprise; ou, en plus modeste, du site personnel d’un collectionneur de plaques minéralogiques à un autre sur les fouilles d’une épave tricentenaire dans les eaux du Saint-Laurent. On peut aussi capter en direct une station de radio en France, voir des images vidéo des dernières actualités du jour, sur CNN ou ailleurs. Bref, les sources d’informations sont innombrables et immédiates, selon la rapidité de notre connexion Internet. Sans parler des possibilités d’interactivité, par échange de courrier électronique ou par participation à des forums de discussions. Toute question lancée dans le cyberespace trouve vite réponse. Le Web nous donne l’impression grisante de pouvoir tout savoir sur tout, le temps de le dire.
En somme, la Toile est le modèle, en construction rapide, du journal universel. Qui, à la limite, pourrait remplacer tous les autres. C’est cette évolution qu’on voit se dessiner depuis trois ans. (…)
