SURVOLS NARQUOIS DE L’HISTOIRE

Voici une traversée des plus originales des histoires de France et du Québec. Deux odes menées allégro, en vers alexandrins désempesés où la satire et l’humour côtoient l’épopée et la tragédie.

La première suit les hauts et les bas de l’évolution d’une grande nation, jusqu’à l’affaissement graduel des dernières décennies. La deuxième, l’histoire tragi-comique d’un peuple résilient, les Québécois, ces Gaulois d’Amérique qui ont résisté jusqu’ici au puissant empire anglo-saxon dans leur coin de continent, autour de leur grand fleuve.

Ces survols historiques sont remplis d’actions, de guerres et de révolutions, de grands idéaux et d’échecs retentissants. Les époques et les siècles y défilent avec leurs personnages grandioses, héroïques ou pervers, politiques et artistes aux destins glorieux et pathétiques. Tout est croqué d’une plume lapidaire, mordante et souvent ludique, car l’auteur, d’allitérations en holorimes, joue de toutes les ressources de la langue, avec une rare virtuosité. La jubilation littéraire s’y conjugue avec une plaisante érudition qui vient enrichir le texte par des précisions chronologiques ou de courts commentaires humoristiques en bas de pages. De sorte que ces odes peuvent servir de cours accélérés d’histoire et de littérature. 


Commentaires et critiques

Pour parler de ce Survol narquois de lHistoire de l’écrivain québécois Mario Pelletier, je cite les propos de Pauline Michel : « C’EST GÉNIAL! VRAIMENT! Essayez d’écrire 1 000 ans d’Histoire de France et 400 ans d’Histoire du Québec en alexandrins, avec en plus des holorimes, des acrostiches, des palindromes, des contrepèteries, des calembours, des vers tautogrammes, des allitérations, des vers chronogrammes, et j’en passe ! De quoi égayer les cours d’histoire et de littérature pendant des années ! » Un jeu de l’esprit incomparable ! Une fascinante façon de découvrir l’histoire et de s’amuser avec les jeux de mots, les figures de style ! Bravo !

Myette Ronday, FB, 16 juin 2024


C’est d’abord en vers que les premiers récits historiques nous sont parvenus. Je passerai rapidement sur L’Iliade qui se veut le récit de la guerre de Troie, mais dont l’aspect mythologique s’imbrique trop dans le récit pour en faire un authentique récit historique… Du côté romain, Virgile, avec L’Énéide, composa une histoire épique de Rome présentée comme une suite à L’Iliade d’Homère. La plupart des royaumes européens devaient ainsi produire des poètes qui se chargeraient de l’imiter. (…) Plus près de nous, dans un style purement romantique, Victor Hugo offrait dans La légende des siècles (1859-1883) son récit de l’histoire universelle sous forme versifiée. Elle inspira une autre légende, versifiée elle aussi, celle de Louis Fréchette, La Légende d’un peuple (1887), racontant l’histoire du Canada depuis ses origines. Il va de soi que la seconde « légende » se voulait la suite de la première. (…)

Toute cette liste de précédents nous amène à la récente publication du poète québécois, Mario Pelletier et ses Survols narquois de l’Histoire… Mario Pelletier relève donc le défi de produire une double versification historique, l’une sur l’histoire de la France, l’autre sur celle du Québec (à la manière du complément Hugo/Fréchette). Pour le poète, il s’agit de « survols narquois ». Survols, va sans dire. Pourrait-il faire plus ? Narquois ? Moqueur, malicieux, sans doute : par exemple, ces références croisées, lorsqu’une victoire de Napoléon fait écho à la propagande d’Henri IV (vers 747) : « la poule au pot devenu poulet Marengo », croyant bon également d’ajouter la recette. Mais dans sa présentation, il présente aussi son œuvre poétique comme une « ode ». Ou encore ne conçoit-il pas son vaste poème comme « l’équivalent poétique de l’épopée », ce genre élevé qui animait l’historiographie médiévale ?

(…)

Étant ignorant de la versification, je laisserai aux poètes le soin d’apprécier les « tours de force » de Pelletier. Je me limiterai à retenir les considérations historiques (narquoises ou non) des deux parties de son recueil.

Mario Pelletier aime les clins d’œil. Celui, par exemple, adressé à Hugo au vers 106, à propos de Louis X le Hutin : «Un ver était dans la pomme et regardait Louis». Mais le poète préfère de loin les calembours, et ils sont nombreux dans ses odes. Calembours qui en appellent au nom d’un endroit ou d’un personnage. Il se doit de préciser ce dont il s’agit. Par exemple, au vers 203, lorsqu’il écrit : « Le roi prend à cœur de rétablir les finances », il faut bien mentionner entre parenthèses qu’il s’agit du financier de Charles VII, Jacques Cœur. Ou encore, au vers 242 : «…par sa sœur aînée Anne, laquelle a beau jeu… », il faut rappeler qu’il s’agit de la sœur et régente sous la minorité de Charles VIII, Anne de Beaujeu. Ce type de calembours est fréquent tout au long des deux odes.

Pelletier ne rejette ni l’humour noir ni l’humour grivois. Humour noir, comme dans les vers 604 et 605 :

« En même temps, les Montgolfier et Guillotin

font des inventions qui décollent pour de bon…».

Humour grivois ou coquins, ces vers (506 à 508) :

« Bossuet fut nommé évêque de Condom

et faute bénigme, il bouda cette érection

épiscopale en n’y mettant jamais la crosse. »

On ne saurait être plus narquois ! (…)

…..

En quatre vers (600 à 603), il résume avec bonheur les trois révolutions de la fin du XVIIIe siècle :

« Mais on sent déjà des révolutions en marche

l’industrielle avec la machine à vapeur

l’américaine avec les colonies rebelles

la française avec la grogne des parlements ».

(….)

Le travail admirable de Pelletier… rend justice à la versification historiographique, de la tradition médiévale jusqu’au XVIIe siècle ; ce poste d’historiographe de Louis XIV pour lequel Racine a donné son œuvre théâtrale. L’ironie (narquoise ?) a voulu que l’œuvre historiographique de Racine disparaisse. Celle de Pelletier est là, sous nos yeux, et nous y renouons avec le tragique qui a toujours marqué l’historiographie versifiée. Ce « sentiment tragique de l’histoire » lui a fourni ses plus beaux vers, comme le vers 307, au sujet de la mort prématurée du jeune roi François II : « roi dix-sept mois avant d’avoir eu dix-sept ans ». S’il remarque que les trois dynasties capétiennes (directe, Valois, Bourbon) se sont éteintes chacune après trois monarques sans héritiers, il rappelle, au vers 398, que « nul roi Henri n’a péri de mort naturelle ». Une permanente fatalité s’esquisse derrière la réitération des événements.

Comme ces éruptions sanglantes : la Saint-Barthélemy, les massacres de Septembre, enfin les premiers mois de la Grande Guerre en 1914, et ici, Pelletier nous donne, à mon avis, son plus beau vers (984) lorsque « tombent dès septembre en ces vendanges de sang », Péguy et Alain-Fournier, frappés au front dans les landes françaises. Fatalité aussi que le sort de « la Nouvelle-France, la mal bénie des dieux », et ce qu’il dit des dernières décennies de l’histoire québécoise au vers 410 : « En bloc on tourne encore en rond, en ouaouaron ! ». Mais c’est moins tragique que le sort de l’ex-Mère Patrie.

Jean-Paul Coupal, FB, 11 juillet 2024.