LA QUÊTE DE LA FILLE DISPARUE
Roman coécrit avec Pauline Michel, 341 p.
Éditions Fides, 2017
Annonce Radio Classique – mai 2017

« UNE HISTOIRE HORS DU COMMUN
Impression de pur plaisir en nous plongeant dans la fiction de Pauline Michel et Mario Pelletier… Une histoire hors du commun, loin de ce qui s’écrit au Québec. »
Dominique Blondeau, Ma page littéraire, 14 janvier 2018
« UN LIVRE DONT ONT SORT PLUS INTELLIGENT
Avec son lot de surprises, La quête de la fille disparue est surtout un beau portrait de femmes, si différentes les unes des autres. Et en même temps une saga qui part de l’ère du Troisième Reich jusqu’à l’Ordre du Temple solaire… L’union faisant la force comme dit l’adage, ce roman à quatre mains est garni de références culturelles et historiques qui rendent le lecteur plus intelligent à la sortie que lorsqu’il y est entré. En plus des réflexions métaphysiques d’importance en toile de fond. Membres de jury de prix littéraires, regardez de ce côté-ci pour décerner vos récompenses. »
Daniel Rolland, Culture Hebdo, mai 2017
Entrevue à Radio-Canada international

Entrevue à la radio AM 980, Montréal – 7 juillet 2017

Les auteurs interviewés par Arlette Fara et Cynthia Sardou
Un chapitre lu par les auteurs à Sherbrooke
Sherbrooke (Québec), le 5 novembre 2017, lors d’un lancement-brunch organisé par l’Association des auteurs de l’Estrie.
Extrait :
Chapitre I
Le cauchemar d’Alice
Ils courent tous deux à perdre haleine. Ils doivent monter dans le train à tout prix. Leur vie est en jeu. Déjà, on siffle le départ.
– Vite, vite, crie Werner.
Alice sent la pression forte, à faire mal, de la main de son fiancé qui l’entraîne. Quand ils débouchent sur les quais, ils voient qu’on referme déjà les portes des wagons sur une foule de voyageurs effrayés, paniqués : hommes, femmes, enfants, qui se bousculent pour trouver une place. D’autres personnes sur les quais tentent désespérément de monter dans le train.
– Par ici, par ici, lance Werner.
Il a repéré une porte encore entrebâillée dans un wagon. Ils se précipitent. Alors Werner prend fermement Alice par la taille, la soulève et la hisse dans le train, avec son baluchon. Il s’apprête à grimper à son tour, quand des coups de feu retentissent. Werner a sursauté brusquement. Son visage s’est crispé, comme s’il avait reçu un coup de fouet.
– Werner ! Werner ! crie Alice, terrifiée.
D’autres détonations retentissent. Werner grimace, trébuche, tourne un moment sur lui-même et s’écroule à plat ventre sur le sol. Alice hurle. On a refermé la porte du wagon. Elle tape dans la vitre. Elle voit dans le dos de Werner, étendu par terre, s’élargir une tache de sang. Elle s’efforce de rouvrir la porte pour descendre. On la retient. Elle crie, se débat furieusement. Le train s’ébranle, prend de la vitesse. Elle crie de plus en plus fort en voyant s’éloigner le corps de son fiancé. Mort, sans doute. Oui, oui, on l’a tué. Ce sont eux. Ces deux silhouettes en uniforme qu’elle a eu le temps de voir. Ils ont tiré sur Werner. Oui, ce sont eux qui l’ont tué. Mais elle ? Elle ? Que va-t-elle devenir sans Werner. Où va-t-elle se retrouver dans ce train parti à destination d’on ne sait où ? Non, non, elle ne peut pas. Il faut qu’elle sorte rejoindre Werner, il le faut ! Elle crie à s’époumoner. Tape sur la vitre, tape comme une forcenée. Quelqu’un braque une arme sur elle et va tirer. Elle hurle, hurle et… se retrouva en sueurs. Le cœur battant. Dans son lit.
Où était-elle, au juste ? Il lui fallut plusieurs secondes pour réintégrer son corps de vieille femme. Mon Dieu, mon Dieu, elle avait rêvé d’une scène d’il y a soixante ans ! quand elle avait fui l’Allemagne nazie bombardée par les Alliés… Et Werner, Werner, était-ce bien vrai ? Lui qu’elle croyait mort depuis si longtemps, elle venait de le retrouver. Oui, oui, Werner, son fiancé de 1945. Elle n’osait encore y croire. C’était peut-être un rêve aussi.
Bon, bon, il fallait qu’elle secoue les images du cauchemar. C’était fini tout ça, depuis longtemps ! Et aujourd’hui, elle allait revoir Werner.
Ce serait la troisième fois qu’elle le voyait depuis l’apparition surprise de samedi, aux funérailles de Carl. Werner était venu de sa lointaine Argentine pour rendre un dernier hommage à son ancien compagnon de guerre. Elle avait eu le temps de s’entretenir longtemps avec lui, la veille. En ce beau dimanche de fin avril, ils étaient allés revoir la grotte où Carl avait habité de nombreuses années au flanc du mont Royal.
Ils avaient évoqué tous les souvenirs de leur jeunesse. Ils avaient parlé aussi de cette enfant disparue, leur enfant ; pourquoi Alice n’avait jamais cherché à la retrouver — à cause de sa carrière au théâtre et à la télévision, de son statut de célibataire qu’elle avait toujours maintenu, puis de sa retraite dans de pauvres conditions, etc. Et Werner, qui était le père de trois garçons, lui avait dit qu’il avait toujours rêvé d’avoir une fille.
Leur passion brisée par la brusque rupture de la guerre avait été une blessure très longue à guérir. Mais Alice y était finalement parvenue, sans jamais accepter, toutefois, de partager sa vie avec quelqu’un d’autre. Elle avait vécu seule malgré la gloire. Elle n’avait partagé son quotidien avec personne. Personnage public, elle était restée très discrète et même secrète sur sa vie privée. Elle était devenue sauvage malgré son apparente ouverture aux autres. Peu de personnes étaient entrées dans l’intimité de sa vie. C’était sa façon de se protéger : se mettre l’âme à nu sur la scène ou à l’écran, mais enfouir sa vie personnelle dans le plus grand secret. Y compris cette enfant illégitime qu’elle avait dû laisser à l’adoption. Aucun journaliste ne l’avait jamais su. Savaient-ils seulement qu’elle était allemande et qu’elle avait fui sa patrie après la guerre ? Dans ce pays d’Amérique aussi jeune, on posait peu de questions, à l’époque, sur les origines des nouveaux arrivants.
Ils avaient encore tant à se dire, Werner et elle. Il allait venir la chercher, et peut-être l’amener ailleurs. On ne savait pas encore. Même si elle avait eu un peu de temps pour décanter l’émotion, elle était encore tout énervée, bouleversée. Cette surexcitation faisait qu’elle dormait mal. Et ses moments de sommeil étaient remplis de rêves, mais elle était heureuse, heureuse, comme si la vie recommençait.
Vite ! Vite ! Il était déjà huit heures. Il fallait qu’elle se prépare avant l’arrivée de Werner.
Elle entra dans le cabinet de toilette où trônait son grand miroir encadré de multiples ampoules.
– Mon dieu, de quoi ai-je l’air ?
Elle prit tout à coup conscience des marques du temps sur sa figure. Malgré tout, elle avait gardé une bonne partie de son abondante chevelure. Et elle était demeurée svelte. Heureusement aussi, ses yeux n’avaient rien perdu de leur éclat de saphir. Son teint était resté clair malgré ses abus dans les périodes de déprime qu’elle avait traversées depuis que sa carrière d’artiste était terminée.
Rapidement, elle se coiffa et elle maquilla son visage avec soin, comme elle ne le faisait plus depuis des années.
Moins d’une heure plus tard, Werner frappait à sa porte. Alice avait eu le temps de mettre sur le tourne-disque le blues Sometimes I feel like a motherless child, qui avait tant marqué leur jeunesse. Et de placer bien en évidence la photo de Werner jeune ainsi que d’elle-même à Munich en 1943.
– Alicia !
Oui, Alicia… c’était son vrai nom. Alicia Horwald. À Montréal, elle avait pris le nom d’Alice Dorval pour faire carrière au théâtre.
Alice retrouvait avec émotion cet homme qui avait été son fiancé soixante ans auparavant. Sa haute taille — il avait toujours belle allure à 80 ans passés — et les traces que la guerre avait laissées sur son corps : son visage cicatrisé, ses doigts coupés.
Il avait sorti en souriant une montre de poche :
– Maintenant que j’ai la montre de Carl, je dois être aussi ponctuel que lui.
– Tu l’as remise en marche ? Dire qu’il l’avait arrêtée à l’heure qu’il avait choisie de mourir. Et dire que j’ai, moi-même, tenté de me suicider, ajouta-t-elle. Si Viviane et Arnaud n’étaient pas arrivés à temps, je serais morte. C’est grâce à eux aussi que je suis ici, dans cette belle maison de retraite des artistes.
– Quel couple extraordinaire, dit Werner. J’ai hâte de les revoir.
– Malheureusement personne n’est arrivé à temps pour Carl. Le père Célestin se le reproche amèrement.
– J’ai beaucoup pensé à ce suicide. Ne m’as-tu pas dit que Carl l’avait fait à cause de son changement d’identité ?
– Oui, c’est ce qu’il a indiqué dans sa lettre d’adieu adressée au père Célestin. Jusqu’à ce que Viviane et Arnaud le découvrent, j’étais seule à connaître ce lourd secret qui pesait sur sa conscience. Je savais que Carl s’en voulait à mort d’avoir été indirectement la cause de la mort de son amour de jeunesse, ma cousine, qui militait, comme tu sais, dans la Rose blanche contre Hitler.1
– Ah oui, ta cousine… mais je ne savais pas qu’elle était l’amoureuse de Carl. Tu as dû partager beaucoup de choses avec lui durant toutes ces années. Il a été sans doute un grand ami pour toi.
– Oh, oui ! Nous n’avons jamais eu de liens amoureux, mais c’est lui qui m’a fait entrer dans la troupe de théâtre du père Nantel, les Troubadours, en 1946. C’est à partir de là que ma carrière a pris son envol. Nous avons toujours gardé une grande complicité : moi sur les planches, et lui dans les coulisses comme décorateur.
– Dommage qu’il se soit enlevé la vie !
– Moi, Werner, ma vie s’est arrêtée quand je t’ai perdu. C’était affreux. Affreux. Puis, j’ai vite constaté que j’étais enceinte de toi en arrivant au Québec. Je le voulais cet enfant. J’aurais voulu le garder avec moi, mais c’était impossible, ici, à l’époque d’être fille mère. J’ai dû me séparer de notre fille. Je suis morte une deuxième fois, ce jour-là. Puis j’ai compensé, pendant des années, en faisant du théâtre pour enfants, en m’entourant d’une collection de poupées que j’ai détruites un soir de crise. Quand je n’en peux plus, je bois, Werner. Je bois. Mais jamais, même dans un état de crise et d’ivresse, jamais, je n’aurais pu détruire Sophie, ma poupée qui représentait plus que toutes autres mon enfant perdu.
Alice s’était tournée vers la poupée qui trônait bien en vue sur une étagère :
– Tu sais, j’ai tant pleuré. Je voulais que cette poupée, qui était ma fille Sophie, garde en elle la date de notre séparation. J’ai donc inscrit cette date sur un bout de papier que j’ai caché dans la bourre. Tiens, viens voir !
Alice alla prendre la poupée, la retourna, puis elle s’exclama :
– Mon Dieu, on dirait que la couture a été refaite. Je me demande…
Elle s’empressa de découdre le tissu, et, à son grand soulagement, elle découvrit le bout de papier qu’elle avait enfoui dans la poupée.
– Oh, là, là, j’ai eu peur que quelqu’un l’ait ouverte. Mais la note y est restée. Tiens, regarde.
Elle lui tendit le bout de papier.
– C’est bizarre quand même, murmura-t-elle, j’ai vraiment l’impression que la couture a été refaite. Il faut que j’en parle à Viviane, ce soir. Ça tombe bien son invitation !
– À propos de l’enfant, dit Werner, il y a du nouveau. Le père Célestin m’a téléphoné tout à l’heure.
1 Voir Quand l’amour efface le temps.
