QUAND LA RUSSIE HURLAIT AVEC LES LOUPS
Roman historique, 260 p.
Éditions Chapitre.com, Paris, 2017
– Nouvelle édition remaniée et augmentée d’Au temps des loups de Staline
– Récit inspiré d’une histoire vécue durant la révolution russe de 1917
« Terreur et beauté : des aventures absolument extraordinaires »
Aziz Farès, Radio Ville-Marie
« Un roman bouleversant, un récit épique »
Suzanne Giguère, Le Devoir
« Soljenitsyne aurait aimé ce livre »
Hélène Laberge, Encyclopédie de l’Agora
Vidéo
Mario Pelletier lit des extraits de son livre Quand la Russie hurlait avec les loups, récit d’une histoire vécue sous la Révolution et la guerre civile en Russie.
Entrevue Audio
Lors de l’émission Les 5 à 7 d’Arlette, à la radio Canal M de Montréal.
Extrait :
Quand la Russie hurlait avec les loups
PROLOGUE
La neige jetait une nostalgie particulière sur ce petit cimetière russe à l’orée de la forêt. Au blizzard qui soulevait les flocons en rafale se mêlaient par intervalle des hurlements lointains de loups. Et je continuais de chercher sa tombe derrière la petite église à bulbe et l’isba du pope, entre les rangées de monuments et de stèles à croix orthodoxes. Et quand les hurlements montaient au loin, je songeais à elle qui les aimait tant, les loups, et à ce qu’elle m’avait dit quand je l’avais rencontrée, vingt ans plus tôt : « Les animaux m’ont sauvée des hommes. »
Je m’arrêtais devant des portraits en camées d’un ancien officier du tsar, d’une duchesse, d’une comtesse ou d’un amiral, nés à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Kazan et morts à Montréal. Je pensais aux vastes salons en enfilade et aux valses des grands bals au temps du dernier tsar ; mais elle, ce n’était pas ce qu’elle avait vécu en Russie, surtout durant la révolution et la guerre civile. Je l’entendais encore me dire, avec son accent exquis en français : « On m’a donné le billet de loup, on m’a interdit les études supérieures, j’étais devenue paria dans la nouvelle société soviétique. » La tempête subite qui s’était levée, à la tombée du jour précoce de ce début de décembre, et ces hurlements de loups au loin : tout cela composait une atmosphère qui me rappelait la Russie qu’elle m’avait racontée.
Entre les bouleaux et les sapins, devant ces rangées de stèles alignées comme des soldats au garde-à-vous éternel, j’avais l’impression de voir des ombres se faufiler dans la poudrerie de neige. Je les imaginais penchées sur les pierres tombales, se signant au-dessus des ex-voto et des inscriptions en cyrillique.
J’ai fini par trouver sa tombe, un peu à l’écart. La terre fraîchement remuée, les fleurs à peine séchées. Elle venait d’être enterrée à côté de son mari, quelques semaines auparavant. Elle filait sur ses cent ans, mais je savais qu’elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années.
J’étais ému. Je ne sentais plus la neige ni la bourrasque. Je me demandais ce qu’avaient été ses dernières pensées, si elle avait revu sa vie, comme on le dit de cet instant fatidique. Sa mémoire tout à coup retrouvée avait-elle défilé comme la bobine d’un vieux film en noir et blanc ; ou en couleurs violentes, comme le sang qui gicle ou le soleil qui éclate sur la neige. Soldats, chevaux, clameurs, foules hystériques, sbires à vestes de cuir, brutes éméchées, hommes pendus au coin des rues, et les poursuites en forêt, des chevaux affolés, des meutes de loups en chasse. Les dix-sept sons de la langue du loup, qu’elle connaissait si bien avec toutes leurs modulations.
Et tous les visages aimés, les regards, les voix d’antan… et ce moment terrible, quand on lui avait dit d’un ton implacable : « C’est fini pour vous, vous comprenez. Vous avez le billet de loup ! »
Elle qui s’était vue si souvent à la veille d’en finir, quand elle se trouvait gelée, affamée, couchée sur une pile de journaux pourris dans un repaire de truands et de prostitués ; quand les persécutions des « camarades » l’encerclaient et la mordaient comme les blizzards qui sifflaient sur Moscou.
Tout ce qu’elle avait vu du pire et du meilleur des humains, en ces années terribles de son adolescence et de sa prime jeunesse au milieu de la révolution et la guerre civile. Oui, c’était bien ce qu’elle avait vécu et qu’elle m’avait raconté… à moi, jeune journaliste avide de grands récits historiques.
Était-ce l’âme de Vera qui errait maintenant dans ce cimetière, autour de moi ? Et avec elle, des bribes de temps rodaient et revolaient : une petite fille chantait dans le chœur ; des jambes de chevaux sifflaient dans le vent ; un loup hurlait au loin, très loin ; un officier récitait des poèmes de Blok, de Lermontov, d’Akhmatova… et la neige continuait de semer du silence sur le passé qui hurlait.
Je me disais : nous sommes tous portés par des millions de morts, portés par le souffle des mondes évanouis, par le souffle de Dieu au-dessus des vivants et des morts. Entraînés dans ce vent irrésistible, que sommes-nous ? Des noms qui finissent par s’égrener dans la neige, le sable ou la cendre. Son nom à elle venait d’être inscrit sur une pierre tombale de ce cimetière ; sa place ultime, le terminus de son corps qui avait voyagé d’un bout à l’autre du siècle, comme d’un bout à l’autre de la planète. Née à l’extrémité orientale de la Sibérie, en 1904, au milieu des chevaux de race et des fanfares militaires, morte en mal de mémoire en Amérique du Nord, en 1999.
Ce jour de décembre, dans ce petit cimetière en exil, ton passé, ta Russie, hurlait comme une meute de loups, mais personne ne l’entendait, Vera. Personne. Sauf moi qui avais entendu ton histoire, vingt ans auparavant.
