AU TEMPS DES LOUPS DE STALINE

Roman historique, XXX p.
Éditions Fides, 2012

Inspiré d’une histoire vécue – Récit inspiré d’une histoire vécue durant la révolution russe de 1917

« Au temps des loups de Staline, c’est un roman qui fait frémir, mais c’est un beau roman… je me réveillais la nuit pour le continuer… Des aventures absolument extraordinaires… il y a des rebondissements, des personnages extraordinaires, une saga… Et l’amour des animaux, omniprésent… Il y a deux côtés dans ce livre : la terreur, la guerre, la violence, puis la beauté, la beauté des choses du monde. Il y a une course avec un cheval dans la nuit qui est sublime. Moi, je vois ça sur un grand écran. Ça devrait être au cinéma… C’est passionnant, ça nous emporte dans le rêve.  »

Aziz Farès, Radio Ville-Marie, 6 novembre 2012

« Un roman bouleversant sur la Révolution russe vécue de l’intérieur… Au temps des loups de Staline raconte une aventure peu commune. .. De ce récit épique, outre le destin incroyable de Vera et de ses camarades russes, on retiendra les atmosphères et les scènes d’époque que Mario Pelletier excelle à recréer. »

Suzanne Giguère, Le Devoir, 24 novembre 2012

« Soljénitsyne aurait aimé ce livre. Dans le style direct de l’auteur, il aurait retrouvé la terrible atmosphère du bolchevisme, la suspicion, les dénonciations, les harcèlements, les angoisses de millions de citoyens maintenus sous la chape du silence… De la première page à la dernière, on est, on devient Vera elle-même, depuis une enfance entourée dans un milieu bourgeois confortable jusqu’au terrible éclatement de la famille consécutif à la Révolution. Pelletier nous les restitue (ces péripéties) avec une telle vérité et une telle progression des tensions politiques qu’on est littéralement enchaîné au déroulement des événements qui projetteront la jeune fille à Moscou dans des conditions de pauvreté, de famine et d’isolement insoutenables. »

Hélène Laberge, Encyclopédie de l’Agora, décembre 2012

Entrevue à Radio Ville-Marie, 16 nov. 2012 :

Interviewé par Aziz Farès, Radio VM, 16 novembre 2012.

Entrevue à Radio-Canada, 7 janvier 2013 :


Extraits :

Au temps des loups de Staline
Chapitre 1

Vera Pravdina naquit en 1904 à Khabarovsk, sur la rive droite du fleuve Amour, à l’extrémité est de la Sibérie. Au bout du monde russe. C’était l’époque de la guerre entre la Russie et le Japon.

La nuit de sa naissance, les loups avaient hurlé aux alentours du ranch que son père avait aménagé pour élever des chevaux de race. Celui-ci était parti au front, rejoindre son régiment de cavalerie. Dans les douleurs de l’enfantement, sa mère Elena avait jeté des regards pleins d’effroi en entendant les loups, puis les chiens s’étaient mis à aboyer, les chevaux à hennir. Le premier cri poussé par le bébé s’était élevé au milieu de ce concert de voix animales. Niania, la vieille nounou qui assistait la sage-femme, avait pris dans ses bras la nouveau-née qui ouvrait grand les yeux quand les hurlements montaient dehors, comme si ces appels sauvages la rejoignaient. Niania hochait la tête d’un air émerveillé et s’exclamait :

— Oh, la mignonne ! On dirait qu’elle comprend tout, déjà !

Vera était née « avec l’amour des animaux », comme elle disait : une prédisposition héritée de son père. À Khabarovsk, les chevaux, les rennes et les chèvres faisaient bon ménage avec les chiens et les chats ; les poules et les oies avec les canards et les cygnes sur l’étang. Elle avait frayé avec ces animaux dès la petite enfance et ses premiers souvenirs en étaient imprégnés. Tantôt, c’est un chien qui se lamentait et qui lui donnait envie de pleurer, tantôt un cheval qui hennissait très haut au-dessus d’elle ; ou une chèvre qu’on punissait à coups de martinet ; ses parents qui partaient en promenade, sur les purs-sangs qu’ils élevaient à Khabarovsk, le cérémonial du départ, les chiens qui aboyaient ; et Orlik, ce cheval légendaire dont elle ne se souvenait qu’en photo, mais on lui en avait tant parlé : un jour, elle s’était retrouvée à quatre pattes dans son box et l’étalon, d’habitude si remuant, avait pris bien garde de ne pas bouger d’un crin !

Vera se rappelait surtout les hurlements sinistres d’un chien, qui n’en finissaient pas, pendant que les domestiques couraient en tout sens : les images fugaces d’un grand désarroi dans la maison. Et ce jour sombre, resté gravé au fond du cœur. Le temps est humide et froid. Elle est perdue dans une foule de gens devant une grosse masse noire, qui a roulé longtemps dans la rue. La nounou l’a prise dans ses bras. Quelqu’un soutient Elena, qui sanglote sous sa voilette. La neige grise est devenue pluie battante, et tout s’est assombri davantage : les parapluies, les chapeaux, les voitures, les chevaux, les prêtres. C’est si triste de voir maman vêtue de noir. Il est arrivé quelque chose à papa. Il est dans un grand coffre et n’arrête pas de dormir. Et voilà maintenant qu’on a renfermé le coffre. Ah ! tout est noir, si noir !

C’était le 30 octobre 1907. Trois jours auparavant, Roman Pravdine avait été tué, à la sortie d’un café de Khabarovsk. Il était en grand uniforme d’officier du tsar, pour saluer le départ de camarades de son régiment de cavalerie. Dans le sillage de haine laissé par le récent conflit russo-japonais, une altercation avait éclaté dans la rue avec des Japonais. Les injures, les sabres dégainés : Roman avait reçu un coup mortel.

De ce père mort à 27 ans, Vera ne gardait en mémoire que le tonnerre de sa voix grondant au-dessus d’un chien qui pleurait, puni à coups de cravache parce qu’il venait de zébrer un tableau. Puis des photos, quelques fractions de seconde arrachées ici et là à la fuite infinie de la lumière et qui racontaient une histoire d’amour digne des meilleurs romans. Comme ce cliché pris en 1902, à la gare de Moscou, avant le grand départ : Elena, en longue robe à bouillons de dentelles, et Roman en col dur et chapeau melon, près de la locomotive fumante.

Roman Constantinovitch Pravdine était un jeune homme impétueux et volontaire, à l’esprit aventurier. Au début du XXe siècle, il rêvait de grands espaces, voulait s’adonner à l’élevage des animaux, dresser des chevaux sauvages, apprivoiser des ours, des yaks, des loups. Et quel territoire était alors plus propice à ce rêve que la Sibérie, cette Amérique de la Russie ? Il se sentait à l’étroit à Saint-Pétersbourg, au sein d’une famille aristocrate ultraconservatrice. Quand ses parents s’étaient opposés à son mariage avec une jeune fille de la bourgeoisie, il s’était rebiffé et était parti avec elle au bout du monde russe. Il l’avait emportée sur les puissants chevaux-vapeur du Transsibérien, qui inaugurait son service express jusqu’à Vladivostok. Neuf mille kilomètres, le quart de la planète ! Le jeune couple avait pris ses distances pour recommencer le monde à l’empan de son rêve. Entre eux et leur milieu natal, ils avaient mis un continent, quatre chaînes de montagnes, sept grands fleuves et huit fuseaux horaires.

Pour Elena Stepanova, qui avait étudié le piano auprès du maestro Glazounov à Pétersbourg, les espérances de ce printemps-là s’ouvraient en sol majeur avec la locomotive qui tapait et sifflait d’allégresse, avec les roues d’acier chantant unanimes sur les rails, et les paysages s’envolant comme des partitions de symphonies héroïques. Allegro des villes et des villages, andante des forêts et des montagnes enneigées, scherzo des vents sur la steppe, adagio des soleils couchants sur les fleuves, avec l’apothéose des ors allumés aux bulbes des églises. Et le nouveau siècle leur lançait ses hourras en agitant des mains, des chapeaux et des mouchoirs dans les gares flambant neuves.

Vera était issue de cette fugue immense.