LES AMANTS DE LA DERNIÈRE HEURE

Roman coécrit avec Pauline Michel, 298 p.
Éditions Transit, Montréal, Paris, 2011

Retenu dans le Choix des libraires et le Choix des bibliothécaires, en France.

Pauline Michel et Mario Pelletier

« Un nouveau genre : la science-fiction possible !… un OVNI littéraire… Un roman à lire avant la fin du monde ! »

Gracianne Hastoy, Critica.fr, 1er mars 2011

« Nos auteurs ont l’imagination fertile et font surgir toutes sortes de personnages, tout sauf banals… Nous recommandons ce titre très fortement. »

Culture Hebdo.com, 4 mars 2011

« Un roman vivifiant comme on aimerait en lire bien plus souvent!… Un roman de qualité qui se lit d’une seule traite… inclassable, pétillant, à découvrir au plus vite ! »              

Alexandra S. Holstein, Livres Plus, 3 mai 2011

Extraits :

PRÉLUDE

Un très haut personnage, qui tenait depuis longtemps tous les fils de l’univers et en avait souvent ras le bol, voulut s’offrir un petit divertimento avant de tout foutre en l’air.

Il fit rouler la boule bleue comme une roue de fortune et s’arrêta sur une certaine ville, dans un pays incertain. Il se pencha sur un drôle d’individu dans une caverne, considéra un moine astronome, une vieille artiste oubliée, une poétesse au grand cœur et un chevalier de la onzième heure.

Il ricanait, le Destin, il riait dans sa barbe multimillénaire : il allait monter une folle histoire, tout en réglant de vieux comptes avec l’Histoire. Juste pour s’amuser un peu. Avant qu’il ne soit trop tard. Et, tant qu’à faire, pour plus de suspense, il déclencha un grand coup de théâtre cosmique : il fit sortir une comète de son orbite pour la lancer tout droit sur la Terre.

LE CHEVALIER IMPROMPTU (chapitre 3)

Arnaud sortit du métro. Il était de noir vêtu comme la nuit. Avec sa crinière poivre et sel mal domptée et son regard bleu sombre de lac du Nord, il respirait encore la forêt où il s’était tapi durant des années pour pourfendre des ennemis intérieurs et d’autres problèmes.

À peine arrivé en ville, il s’était réinscrit à l’association nationale des écrivains. Il voulait reprendre contact avec un milieu qu’il avait jadis fréquenté. Il avait aussi un contentieux à régler, un plagiat dont il avait été victime et pour lequel il venait de consulter l’avocat de l’association. Il souhaitait le rencontrer à nouveau, ce soir-là, pour avoir l’occasion de parler avec lui sans bourse délier. Autrement, il ne moisirait pas sur place. Malgré son allure élégante, le sauvage restait embusqué en lui. Il allait donc à ce « buffet dansant » sur la pointe des bottes, pour ainsi dire. Il comptait détaler au premier bâillement intérieur ou au premier faux pas. Pour lui, l’ennui c’est les autres, quand ils se projettent sur vous pour écouter l’écho de leur vanité.

Donc, en cette obscure soirée de décembre où des douceurs de fin d’automne s’attardaient comme si l’hiver s’annonçait vert, Arnaud entra dans la maison des écrivains aussi bravement qu’on se jette sous une douche écossaise, en craignant de glisser sur le savon.

Des petits groupes papotaient çà et là, dans l’ombre. Il sentit beaucoup d’encens dans l’air, et quelque vapeur. Il se demanda si la comète ne jetait pas déjà des traînées dans l’atmosphère. Ou peut-être quelque fumiste était-il passé par là  ? Il comprit enfin que ce buffet dansant était plutôt un buffet « d’encens », et il rigola doucement en son for intérieur.

Arnaud attrapa nonchalamment un verre de vin au passage, en cherchant toujours l’avocat des yeux. Mais d’avocat, point. Il se laissa finalement attirer par les regards invitants d’un groupe de trois femmes écrivaines. Elles étaient belles, dans leurs atours de sortie, et la lumière diffuse de la salle dessinait au-dessus de leurs têtes des halos qui semblaient des couronnes de laurier. Lui qui était tombé de son cheval de gloire depuis quelque temps, il aurait bien aimé retrouver un peu de l’ivresse des vapeurs d’antan. Alors, il s’approcha sur la pointe des bottes, pour ne pas effaroucher ces gloires :

– Quel esprit, ma chère, tu es aussi brillante que la comète !

– Ah ! moins dangereuse, j’espère !Oui, mais avec un côté fatal, quand même…

– Il y a de la fatalité dans l’air, en effet ! lança Arnaud.

Les trois femmes se retournèrent, interloquées. Arnaud sourit comme Cyrano tombé de la Lune.

– Puis-je me présenter, mesdames ? Je m’appelle Arnaud D’Anjou, et vous ? Et vous ? Et vous ?

Quoi, il ne savait pas leurs noms publiés partout ! Qu’il est drôle, à quoi il joue, ce don jouant ? Arnaud, qui ? Arnaud, quoi ?

– Arnaud, oui, oui, c’est mon nom… Et qu’écrivez-vous, mesdames ?

Les trois glorieuses le regardèrent avec des yeux de merluches frites. La première n’avait pas moins de vingt recueils de poésie à son actif, la deuxième à peu près le même nombre de romans et récits, et la troisième autant que les deux autres réunies. Ouille, ouille, mal barré pour notre homme que la fumée de cette gloire n’avait pas rejoint au fond des bois ! Il avait l’air d’un chien fou dans un jeu de filles courroucées.

Au-dessus, loin au-dessus, le Destin s’agitait. Il brassait fiévreusement des cartes, s’emmêlait dans ses collections de tarot, balançait entre le Fou et le Pendu. Il finit par tomber sur l’Amoureux, puis, sentant une démangeaison dans sa manche, il en tira l’Étoile.

Elle arrivait justement, dans un grand rayonnement de chevelure fauve, flanquée d’un jeune prince qu’on sort de temps à autre, pour donner le change. Arnaud l’aperçut montant l’escalier qui menait au buffet servi à l’étage. Il prit la direction de son regard magnétisé par la belle. Il gravissait déjà les marches derrière elle.

Madame, voulez-vous…, accepteriez-vous un chevalier servant ?

Elle se retourna, posa les yeux sur lui, puis son sourire projeta des étoiles dans tous les coins et recoins de l’ombre :

– Un chevalier servant ? J’en ai déjà un, mais pourquoi pas deux ?

– Vous m’en voyez ravi, milady !

Ce nom venu spontanément aux lèvres d’Arnaud magnifia encore davantage le sourire de la belle. Et des étoiles fusèrent, éclatèrent sur tous les murs de la salle soudain illuminée en firmament.

Pour inviter la dame à monter avec lui, il offrit avec grâce son poing tendu devant, comme Louis XIV à une princesse du sang, sous un air de circonstance de Lulli. Et l’autre chevalier servant, le prince qu’on sort à côté, ne comptait plus que pour du beurre. Ce qui d’ailleurs tombait bien, au milieu des petits fours et des fromages étalés sur la table de la salle à l’étage. La milady et son impromptu chevalier blaguaient et riaient déjà ensemble, en faisant le tour des petits plats. Et lui tâchait de ne pas s’y mettre les pieds, car il était distrait de nature et à peine sorti de ses grands bois, faut-il le redire.

Le Destin, qui avait déjà décidé de l’absence de l’avocat, brassait ses cartes de plus en plus fort. Allons, un peu de piment dans l’histoire ! Il tira une première carte : un roi de deniers.

Un homme entra dans la salle. C’était le sénateur Goldberg, qui portait ce soir-là son « costume artiste » : jeans et veston ouvert sur un chandail à col roulé. Le sénateur faisait partie de l’association des écrivains, parce qu’il avait publié quelques ouvrages historiques sur la Deuxième Guerre mondiale. Des gens l’avaient abordé, mais le sénateur venait d’apercevoir Viviane montant l’escalier au bras d’Arnaud. Il fit une petite grimace de dépit, presque imperceptible sous sa fine moustache de gentleman. Il était étonné de voir la poétesse à cette soirée, car elle avait décliné son invitation à s’y rendre avec lui. Et qui était cet hurluberlu extravagant, avec qui elle semblait se plaire ?

Le chevalier des bois continuait de deviser gaiement avec la milady, de salle en salle, comme s’ils traversaient ensemble des Versailles de belle humeur et d’esprit. Ils folâtraient avec des mots, des idées, ils se jouaient avec les deux personnages qu’ils venaient de créer.

Le Destin, en haut, continuait de s’amuser. Il avait tiré une autre carte : une Reine de bâton et l’introduisit avec quelques autres bâtonnets. Il faut toujours en mettre un peu dans les roues, que diable !

– Arnaud ! c’est toi, toi ici ?… Mais que deviens-tu, mon cher ?

La reine de bâton était là, sur leur chemin. Elle fixait sur Arnaud un regard brillant comme un tison ardent. Par-derrière, quelqu’un d’autre interpellait la milady.

– Viviane Saint-Amant, quelle belle visite !

Notre couple impromptu se trouva vite séparé. Le chevalier ne pouvait éviter Sybille Lindor, qui était une femme de grand abattage et apanage, en littérature et ailleurs. Présidente de l’OPAC – l’Organisation des poètes avant-gardistes contemporains – et directrice d’une grande revue littéraire internationale, le NOMBRI (Nouvel organe du beau risque intellectuel), elle traînait dans son sillage une nuée d’encens aussi éloquente que suffocante. Et ce soir-là, elle portait un ensemble vaporeux qui découvrait ses formes opulentes.

L’hommage s’imposait, et le chevalier le rendit. Et il dut le faire longtemps, longtemps, accaparé par la volubile reine au regard noir, qui se répandait en phrases, périphrases et autres circonlocutions. Quelle bastonnade verbale, le chevalier en était tout moulu !

La milady, elle, venait d’être abordée par un homme qui ne semblait pas peu fier de sa personne. Grand, maigre, paraissant toujours regarder au-dessus de la mêlée, avec un petit collier de barbe qui le faisait encore plus collet monté et une mèche noire retombante qui lui donnait un air de rebelle distingué, il recueillait, à droite et à gauche, des bouffées d’encens sur son passage. C’était le tout-puissant président de l’Association nationale des auteurs littéraires, dite l’ANAL, Jean de Lettron.

Arnaud tâchait de prêter l’oreille à ce qu’on disait à la milady, à côté. Il entendait pérorer le président de l’association des écrivains, qui semblait visiblement s’intéresser à Viviane pour davantage que ses dons littéraires. Il tâchait d’en capter des bribes, à travers ce que lui débitait la reine de bâton :

– Arnaud, si vous saviez, je suis tellement heureuse de vous revoir… Nous avons besoin de collaborateurs brillants comme vous au NOMBRI…

Et, par-derrière, la voix barytonnante de Lettron :

– Ma chère Viviane, votre mandat vous a trop longtemps retenue loin de nous, enfin… (Il disait toujours « enfin » en bout de phrase, comme s’il était lassé de tant d’évidences, comme si tout était agaçant, enfin.)

Lettron était loquace, volubile, logorrhéique même. Et quand il ne parlait pas, c’est-à-dire quand il était forcé d’écouter ou interrompu par un interlocuteur aussi volubile que lui, il prenait un air hautain, comme s’il regardait du sommet de l’Himalaya, le menton porté en avant, immobile, coulé dans le bronze.

Derrière lui, Viviane aperçut le sénateur Goldberg qui s’approchait. Elle était embarrassée de le voir, car elle avait dit qu’elle n’irait pas à cette soirée et avait refusé son invitation. Tout à coup, elle vit le sénateur sortir son portable, se retirer un peu à l’écart, puis, avec une expression assez dramatique, remettre l’appareil dans sa poche et se diriger vers la sortie. Manifestement, il avait reçu un appel d’urgence. Elle se demandait de quoi il s’agissait, mais elle ne pouvait s’empêcher d’en ressentir un grand soulagement.

De son côté, le chevalier piaffait intérieurement. Il aurait bien voulu se mêler à la conversation de la milady avec Lettron, afin d’échapper à la reine de bâton. Il essaya, à quelques reprises, de pivoter légèrement sur ses talons, mine de rien, pour se tourner vers l’arrière.

Mais la milady s’éloignait déjà. Attirée comme malgré elle par les invitations qu’on lui lançait, elle avait fini par monter sur scène. Elle récitait, elle chantait, on l’applaudissait. Et tous ces échos de « poète officiel » battaient et rebattaient les oreilles de l’homme des bois, qui sentait le chevalier fondre en lui. Il se trouvait de plus en plus embarrassé, comme un chevalier qui aurait perdu son chapeau, le soulier de son cerveau, comme disait l’autre. Il tortillait dans son esprit ce chapeau qu’il n’avait plus, songeant à filer. Car il voyait bien qu’il ne pourrait plus rejoindre la milady, étoile filante, sans offusquer la reine de bâton, qui l’enfermait toujours dans sa conversation.

Alors, prestement, en catimini, il tira sa révérence, comme on tire un mauvais fil. Toute l’histoire s’effilocha comme si rien ne s’était passé, et il se renfonça dans la nuit d’où il était venu.