LA CAISSE DANS TOUS SES ÉTATS

Essai, 368 p.
Éditions Carte blanche, 2009

« Un livre qui dérange… Ce matin, l’ancien PDG de la Caisse de dépôt et placement, Henri-Paul Rousseau, risque de l’avoir un peu moins facile devant les parlementaires que lorsqu’il a donné SA version des faits à la Chambre de commerce de Montréal le 9 mars dernier. Une des raisons, parmi d’autres, en sera le livre de Mario Pelletier – La Caisse dans tous ses états. (Nul besoin de rappeler que la semaine dernière, la CDP a tenté d’en bloquer la sortie). »

Josée Legault, Voir, 19 mai 2009

« Un livre remarquable ! »

Robert Laplante, interview à CIBL FM, 18 janvier 2010

« Un document historique de premier plan »

André Gagnon, Le monde juridique, juin 2009

En nomination pour deux prix :

  • Prix Richard-Arès.
  • Prix HEC du livre d’affaires.

Revue de presse




Vidéo

La parution du livre fut tumultueuse.

Extraits :

La Caisse dans tous ses états
Extraits du chapitre 11 : Rousseau, la grande rupture

Une dizaine de jours après la démission de Scraire, le 29 mai, Henri-Paul Rousseau, président de la Banque Laurentienne, est nommé à la présidence de la Caisse. Il avait été désigné par le gouvernement de Bernard Landry, qui, manifestement, n’avait pas oublié que le banquier avait été président des économistes pour le Oui au référendum de 1980. Et comme il venait du milieu bancaire, où les traitements sont, comme on le sait, faramineux, on lui a consenti, dès le départ, une rémunération (avant bonification mais incluant son régime de retraite) qui était près de quatre fois celle de Scraire. […]

Puis, à la fin de novembre, le nouveau président procède à une vaste réorganisation interne, qui passe par le licenciement de la plupart des dirigeants de l’époque Scraire. Une vague sans précédent de licenciements dans l’histoire de l’institution, l’équivalent d’une grande purge… et le signal aussi d’une rupture profonde avec toute la culture développée par l’institution jusque là.

Cette grande rupture apparaît de façon spectaculaire au grand public, lors d’une conférence de presse donnée par le nouveau président le 2 décembre. Arguant qu’il vise à « recentrer les activités de la Caisse sur sa mission fondamentale de gestionnaire de fonds et sur la recherche de meilleurs rendements », Henri-Paul Rousseau annonce le congédiement de 19 dirigeants, l’abolition de 138 postes, la fermeture de 8 bureaux sur 11 à l’étranger et la suppression de 5 filiales.

Un grand titre barre la une de La Presse du lendemain, 3 décembre : ROUSSEAU ÉLAGUE LA CAISSE. Un second titre, en peu en-dessous : LE WATERLOO DE LA CAISSE DE DÉPÔT – coiffant la chronique de Claude Picher. Pour sa part, Hélène Baril dit que le nouveau président de la CDP y est allé avec « un pic de démolisseur » : l’expression s’avérera ironiquement prophétique quand on apprendra qu’en 2008, la dernière année du règne de Rousseau, la CDP a connu la pire déroute de son histoire.

Mais, en ce décembre 2002, Henri-Paul Rousseau apparaît comme le sauveur attendu de la Caisse, et l’incarnation même de la justice punitive. Il est applaudi dans l’opinion publique, déjà conditionnée depuis des mois. Les congédiements ont été faits de façon expéditive, brutale même. Et plusieurs réputations sont éclaboussées sans véritable fondement.

On fait grand cas, en cette fin d’année 2002, des pertes « énormes », « scandaleuses » de la Caisse : 30 millions dans Montréal Mode, un dépassement de coûts jugé excessif pour la construction du nouveau siège de la Caisse à Montréal, la dévalorisation de plus d’un milliard de dollars de l’investissement gigantesque dans Quebecor Média. D’ailleurs, Rousseau ne faisait pas mystère de son intention de se départir aussitôt que possible de cette grosse « patate chaude » qu’était devenue dans l’opinion publique la participation dans Quebecor. Peu de temps après son entrée en fonction, il aurait rencontré Pierre-Karl Péladeau pour lui signaler son intention. D’après des sources bien informées, il voulait revendre Vidéotron à Rogers, ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à Péladeau, qui aurait été ainsi dépossédé du joyau des télécommunications qu’il venait d’acquérir.

De cette opération menée tambour battant, Henri-Paul Rousseau ressort comme une sorte d’Hercule venu nettoyer les écuries d’Augias. À cor et à cri, à l’Assemblée nationale, celle qui deviendra bientôt ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, réclame une enquête publique au sujet de Montréal Mode. On la cite dans La Presse disant que Rousseau « ne doit pas croire un instant que ce qu’il a fait est suffisant ».

En fait, ce qu’on appelle le « coup de balai » d’Henri-Paul Rousseau à la Caisse a donné le signal d’une véritable lapidation collective du régime Scraire. Et cette campagne de flétrissure se poursuivra de plus belle en 2003, atteignant des sommets d’hystérie, comme le signalera Léo-Paul Lauzon, dans un bilan des articles les plus virulents, publiés en majeure partie dans le quotidien La Presse. On parle de « gâchis », de « désastre », de « catastrophe ». Mais la palme appartient au Denis Lessard, qui signera, le 12 juin 2003, un article intitulé « La gestion de Scraire digne du musée des horreurs ».

On peut s’interroger sur les raisons d’un tel acharnement. En août 2002, l’éditeur de La Presse, Guy Crevier, avait fait savoir à Jean-Claude Scraire qu’on lui en voulait au sein de Power Corporation. On le tenait responsable des 400 millions de dollars supplémentaires que Desmarais avait dû débourser pour acquérir la financière Mackenzie, en janvier 2001, parce qu’il s’était retrouvé en concurrence avec la Caisse, ce qui avait fait monter les enchères. Mais il s’agissait d’un malentendu, selon l’ex-président de la CDP, parce que la Caisse croyait, de bonne foi, que Power Corporation n’était pas intéressée à acquérir Mackenzie. De fait, Scraire avait rencontré Paul Desmarais fils, en décembre 2000, pour lui offrir la collaboration de la CDP si jamais Power voulait acquérir la société financière. Desmarais fils avait décliné l’offre, se contentant de dire que, si Power décidait d’achetait Mackenzie, elle pourrait donner des mandats de gestion à la Caisse. « J’en ai retenu un non-intérêt de leur part, de dire Jean-Claude Scraire. Quelques jours plus tard on apprenait qu’ils (Power) étaient dans la course et chacun y est resté jusqu’à la fin. Ils ont gagné, mais ils ont dû payer 400 millions de plus. »

Pour revenir à la purge effectuée par Rousseau, à l’automne 2002, la CDP s’est retrouvée, du jour au lendemain, non seulement clouée au pilori sur la place publique, mais aussi chambardée profondément dans ses structures, ses orientations et sa culture même. En congédiant aussi précipitamment et en aussi grand nombre des gestionnaires de longue expérience et de grande expertise, qui étaient là depuis 10, 15, 20 ans, qui avaient connu plusieurs cycles financiers, avaient chevauché et surmonté plusieurs bulles sur le marché, des gens qui portaient la mémoire et l’information profonde de l’institution, Henri-Paul Rousseau avait vraiment fait œuvre de démolition, comme l’avait laissé entendre la journaliste de La Presse. Dans les devises, par exemple, comme le mentionne André Duchesne (qui était sous Scraire vice-président à la gestion des taux et des devises), « il avait fallu 15 ans pour mettre sur pied une équipe avec l’expertise nécessaire », et cette équipe a été sabordée du jour au lendemain. Pour Duchesne, c’est « toute une génération de bâtisseurs » qui a été écartée sans ménagement ni discernement, couverte d’opprobre dans l’opinion publique, leurs réputations entachées, leur crédibilité professionnelle et personnelle minée. Jamais on n’avait vu une transition aussi brutale à la Caisse depuis sa fondation.

Henri-Paul Rousseau en émergeait comme le grand réformateur après des années d’excès, le grand justicier. Et sans doute s’est-il plu dans ce rôle puisqu’à la soirée des Fêtes des employés de la Caisse, cette année-là, il est apparu déguisé en shérif, s’amusant à tirer dans tous les coins de la salle avec ses pistolets jouets, comme s’il était l’incarnation de la justice courroucée.

Mais son zèle a peut-être entraîné le justicier au-delà de la justice. Car il a été à l’origine de manipulations de données et de chiffres qui ont jeté encore plus de discrédit sur l’administration sortante.