DIX MILLIARDS PAR JOUR

Comment la Caisse de dépôt est devenue une puissance mondiale de l’investissement

Monographie historique, 317 p.
Éditions Carte blanche, 2002

Avec un style vivant et coloré, l’auteur y révèle les dessous des grands dossiers des dernières années : la vente de Provigo, la tentative d’OPA sur Air Canada, la réduction de la Bourse de Montréal, et toutes les péripéties de l’acquisition de Vidéotron par Québecor. On y apprend enfin comment la Caisse a vécu, heure par heure, les attentats du 11 septembre 2001 qui ont ébranlé le système financier de la planète.

Mario Pelletier, Jean-Claude Scaire, Yves Michaud et Jean Campeau, lors du lancement au Mount Stephen Club.


Extrait :

La Caisse et le 11 septembre 2001 (chap. 11)

Ce mardi matin, 11 septembre 2001, les employés de la Caisse sont entrés au travail comme d’habitude, dans la tour BNP, avenue McGill College. Dès 7 h, dans la salle d’arbitrage des marchés boursiers, au 9e étage, et dans celle des marchés obligataires et monétaires, au 8e, des arbitragistes sont postés devant leurs écrans pour surveiller les marchés internationaux et se préparer à l’ouverture des marchés nord-américains. Après 8 h 30, des transactions de plus d’un milliard de dollars sont déjà en cours, tandis que les gestionnaires et les grands décideurs de la CDP sont en réunion de comités, ici et là.

Vers 8 h 50, Luc Verville, arbitragiste du marché monétaire, voit soudain un message d’alerte clignoter sur son écran de négociation électronique. Il se demande ce qui se passe, car un calme plat règne sur le marché. Intrigué, il joint par téléphone à New York son correspondant de la Deutsche Bank, qui lui apprend qu’une explosion vient de se produire dans une tour du World Trade Center. Il en informe aussitôt ses collègues arbitragistes. On ouvre le téléviseur pour capter la nouvelle diffusée par CNN : un avion a frappé l’une des deux tours du WTC. Pas d’autres détails pour le moment, mais le système financier ne tarde pas à réagir : les prix montent, les taux baissent, le dollar US perd des plumes. Inquiets sans être alarmés outre-mesure, les arbitragistes se replient dare-dare sur leurs écrans pour assurer leurs positions et gérer les risques d’un marché devenu très volatil.

Au comité d’investissement, vers 9 h, Danielle Grégoire, l’adjointe de Michel Nadeau, vient discrètement lui remettre une feuille de papier: il s’agit, en fait, d’un imprimé du site Web de CNN sur l’accident d’avion au WTC, avec une photo de la tour nord d’où s’échappe un panache de fumée noire. Au même moment, Catherine Sévigny joint Jean-Claude Scraire par téléphone dans sa limousine, pour lui apprendre la nouvelle. Tout le monde est éberlué, mais on ne s’inquiète pas trop, on présume qu’il s’agit d’un petit avion égaré. Une vingtaine de minutes plus tard, une autre nouvelle tombe comme un éclair d’apocalypse : un deuxième avion, un gros transporteur que les caméras ont capté cette fois sur le vif, vient de s’enfoncer dans l’autre tour du WTC. La situation est grave. On sait maintenant qu’il s’agit d’une attaque délibérée contre Wall Street, cœur économique des États-Unis. Dans le bureau de Scraire, un petit groupe se rassemble autour du téléviseur pour surveiller les événements et aviser. Les inquiétudes se portent d’abord sur les quelques employés de la CDP qui sont à New York ce jour-là : notamment un spécialiste des télécommunications de la filiale Marchés mondiaux, Philippe Capelle, et une délégation de CDP-Technologie, conduite par le vice-président Luc Charron. Il y a aussi le gestionnaire de portefeuilles américain d’actions, Paul Finkle, qui réside à New York. Vérification faite, tout le monde est sain et sauf et réussira à quitter la métropole américaine le jour même ou le lendemain.

Dans les salles d’arbitrage, les yeux sont rivés sur les téléviseurs. Les opérations ont cessé, car après une brève période d’ouverture où elle a dégringolé de près de 300 points, la Bourse de Toronto a fermé. Celle de New York n’a pu ouvrir ! À partir de 10 h, quand les tours s’effondrent l’une après l’autre, toutes les communications sont coupées net sur les marchés obligataires et monétaires américains. La Bank of New York, l’un des deux grands intermédiaires du marché monétaire avec la Chase Manhattan Bank, ne répond plus, et pour cause : tous les fils de ses liaisons électroniques passaient sous le World Trade Center. La CDP, qui a déjà engagé près de deux milliards de dollars sur le marché monétaire ce matin-là, se retrouve comme quelqu’un qui aurait émis des chèques sans provision. La Bank of New York n’est plus là pour les garantir, et tous ses systèmes sont paralysés. La CDP, on s’en doute, n’est pas la seule institution à se retrouver dans cette situation inconfortable. De fait, tout le système financier de la planète vacille sur ses bases dans le contrecoup de l’effondrement du WTC.

Michel Nadeau se rend dans la salle d’arbitrage du 8e pour vérifier la situation et consulter André Duchesne (vice-président principal, gestion des taux et des devises). La stupeur se lit sur les visages. Les arbitragistes ont délaissé leurs écrans d’ordinateur pour regarder la télévision. « Il n’y a pas de panique, constate Nadeau, mais une sorte d’effroi glacé. Des firmes américaines avec lesquelles on transigeait sont hors circuit. » Cantor Fitzgerald notamment, dont la CDP utilise les écrans pour les obligations américaines, vient de disparaître. La firme occupait les étages 101 à 105 de la tour nord, à peu près à la hauteur où le Boeing 767 d’American Airlines a frappé comme un missile téléguidé. Près de 800 employés sont portés disparus, probablement pulvérisés par l’explosion. Le patron, Howard Lutnick, y a échappé providentiellement, parce qu’il avait dû aller lui-même conduire son fils à la garderie ce matin-là, mais son frère Gary est resté traqué dans l’immeuble. On apprendra peu à peu les détails atroces de ces tragédies humaines. Pour le moment, le système est paralysé. À New York, les gens ne répondent plus au téléphone, il n’y a plus de lignes, plus de contacts. Même si on peut encore transiger en Europe, où les Bourses n’ont pas cessé de fonctionner, les gestionnaires de la CDP préfèrent ne pas se risquer dans un marché sur lequel pèse une menace de crise sans précédent.

À la Caisse comme ailleurs, tout le monde est suspendu aux événements, dont on mesure encore mal la portée. À 9 h 40, un troisième avion de ligne est venu s’écraser sur le Pentagone, à Washington. Le Capitole et la Maison-Blanche sont évacués d’urgence. Le président Bush survole le pays à bord d‘Air Force One, tandis que le vice-président Cheney est transporté dans un abri secret. Un quatrième avion est tombé quelque part en Pennsylvanie, et on parle même de quatre autres avions perdus ! L’espace aérien est fermé aux États-Unis, les avions commerciaux sont détournés sur le Canada, il n’y a plus dans les airs que des appareils militaires. Dans cette atmosphère de guerre – on parle du début de la Troisième guerre mondiale –, la peur et la confusion alimentent les rumeurs les plus folles. À Montréal, on songe un moment à l’évacuation des gratte-ciel – la Place Ville-Marie notamment –, même si la ville n’en possède aucun qui atteigne la moitié seulement des tours jumelles du World Trade Center ou de l’Empire State Building. À la CDP, on soulève l’opportunité d’évacuer la tour BNP mais on écarte vite l’idée : le Canada n’est pas les États-Unis et Montréal n’est pas Manhattan. À vrai dire, personne à la Caisse n’a connu de situation semblable. Il y a peut-être eu – à une échelle très locale – la Crise d’octobre en 1970, mais personne n’est plus là pour s’en souvenir et la Caisse alors n’avait pas les ramifications mondiales d’aujourd’hui.

Devant l’ampleur du désastre à Manhattan, la Bourse de New York (NYSE) annonce qu’elle restera fermée le reste de la semaine. Un moment, le Nasdaq, Bourse électronique qui n’a pas les contraintes physiques du NYSE, jongle avec l’idée de rouvrir le lendemain. Son président international, John T. Wall, appelle Michel Nadeau pour avoir l’avis de la CDP. Mais un ordre péremptoire de la Maison-Blanche met vite fin au projet.

Une grande inquiétude règne sur la possibilité d’autres attentats. Tout est en suspens. À la CDP, on reste préoccupé par les deux milliards de dollars volatilisés ou bloqués – on ne sait – dans les systèmes informatiques en panne de la Bank of New York. Sur le marché monétaire, ce qu’on emprunte doit être remboursé à la fin de la journée aux banques centrales, sous peine de lourdes pénalités, car le système s’en trouve déséquilibré.

C’est alors que la Banque fédérale américaine et la Banque du Canada sont intervenus pour injecter les liquidités nécessaires au maintien du marché. Comme personne ne savait plus ce qui se passait, cette intervention exceptionnelle s’imposait pour empêcher des mouvements de panique. Ainsi, les banques centrales disaient clairement aux uns et aux autres : « Ne vous inquiétez pas, si vous devez deux milliards à quelqu’un et si quelqu’un vous doit deux milliards, on va assurer la couverture nécessaire aujourd’hui et durant les jours à venir. » C’est ainsi que le calme et la discipline l’ont emporté sur le désarroi et la terreur, et le système n’a pas dérapé.