LA TRAVERSÉE DES ILLUSIONS
Essai autobiographique, 269 p.
Éditions Fides, 1994
Une enfance à Squatec
Les jeunes d’aujourd’hui que le Web met en contact immédiat avec tous les pays du monde, ou presque, ne peuvent guère concevoir ce qu’était la vie quotidienne dans un petit village du Bas Saint-Laurent dans les années quarante – la décennie de ma naissance. Quand il n’y avait encore ni eau courante ni électricité et qu’on s’éclairait à la lampe à l’huile comme au XIXe siècle, voire à la chandelle comme au Moyen Âge.
Entre l’environnement de mon enfance et celui d’aujourd’hui, il y a sans doute plus de distance à tous égards qu’entre les mille ans qui séparent Charlemagne de Napoléon. Je pourrais dire, comme Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »… Suite du premier chapitre sur le site de l’Agora.

le 17 avril 1994.
« Le texte est à lire avec toute la précaution qu’il faut pour vivre en compagnie d’un écrivain racé, tourmenté, d’une franchise à toute épreuve… Un hommage à la mémoire intérieure élargie. »
Benoît Lacroix, Cahiers d’histoire du Québec, été 1994.
« La traversée des illusions, c’est un survol de tout ce qui s’est passé dans le monde, au Canada, au Québec, pendant les trente dernières années. M. Pelletier n’a rien oublié. Tous les événements importants et quelquefois triviaux revivent au bon moment et avec bonheur. L’atmosphère de la Révolution tranquille est particulièrement bien rendue. On oublie tellement vite ! Il faut des gens comme Mario Pelletier pour nous permettre de revenir sur nos pas et repenser à nos réussites comme à nos défaites. »
Adrien Thério, Lettres québécoises, automne 1994.
« Pelletier a connu les coulisses du pouvoir. Il a travaillé pour Trudeau et Lévesque et a été journaliste au Devoir. Ce témoin privilégié mêle ici les souvenirs personnels aux souvenirs collectifs. Un bel essai méditatif. »
Paul Jacques, Le Clap, 10 septembre 1994.
Revue de presse
* Choisi dans « Les livres du mois » par Le Monde diplomatique




Entrevues audio sur La traversée des illusions :
Extraits :
La traversée des illusions
Les retombées du référendum perdu (début du chap. 8)
Le référendum de 1980 fut une sorte d’explosion nucléaire au ralenti, dont les retombées allaient empoisonner l’atmosphère de la décennie quatre-vingt. Une grande partie de la génération d’après-guerre se retrouvait démobilisée. Car c’étaient, dans une bonne mesure, les baby-boomers qui avaient assis la puissance du parti indépendantiste; qui avaient été le corps de l’enthousiasme national, à défaut d’en être la tête; eux et elles qui avaient travaillé d’arrache-pied, depuis leur prime jeunesse, qui avaient fait du porte à porte dans les villes et les campagnes, joint et pointé les électeurs un à un, rassemblé des dossiers énormes, constitué une machine politique qui était devenue formidable en quelques années. Cette cohorte militante avait reçu la claque de sa vie le soir du 20 mai 1980; elle n’allait pas s’en relever de sitôt ! Car, à partir du moment où le PQ perdait sa « cause », il était condamné, à plus ou moins brève échéance, à devenir un parti comme les autres; obligé de passer du politique à la politique, pour ne pas dire à la politicaillerie.
À mesure qu’on prenait conscience de l’inéluctabilité de la nouvelle situation, une atmosphère de dépression nationale s’installait, chez les intellectuels tout au moins. Obligée de repasser sous le joug canadien, la passion du Québec était devenue pour plusieurs un chemin de croix, au bout duquel les croix étaient déjà plantées. Quelque temps encore de ce calvaire où grouillaient les Judas et les Barabbas, et l’on y verrait les christs de notre « rédemption » nationale bel et bien crucifiés !
C’est ainsi, au fond, que la décennie 80 se présentait pour les glorieux rescapés du love-me-tender, du peace-and-love et des gens-du-pays. Nous étions arrivés au bout d’un cheminement qui avait été jusque là exceptionnel, extraordinaire, semé de miracles. Nous avions rendu la vue aux aveugles et réussi à faire entendre notre parole révolutionnaire à ceux qui avaient des oreilles pour ne point entendre. Nous étions dans nos jeunes trentaines, encore confiants, sûrs que notre expansion se poursuivrait de plus belle, qu’elle atteindrait des sommets jusque là inconnus, et que nous y hisserions notre nation en mal de pays. D’où le temps qu’il nous fallut pour nous apercevoir que tout cela avait été stoppé brutalement. Le référendum nous avait heurtés de front. Assommés nous étions, hébétés… Nous avons pris un peu de temps pour nous resituer. Les plus réalistes d’entre nous ont pris d’autres chemins, ont bifurqué. Ils ont troqué le national pour le capital. D’autres sont passés du nationalisme au mysticisme, dans divers mouvements psy. La grande cause ne pouvait plus soulever nos enthousiasmes, rallier le vaste corps de notre génération qui s’était débandé, disloqué, démembré, éparpillé en menus groupes, allégeances et intérêts personnels. L’heure n’était plus aux grandes conspirations mais aux petites combines. On le verrait bien !
Il y avait aussi des retours qui se préparaient, qui annonçaient la fin d’un temps et le commencement d’un autre; les changements qui s’accomplissaient, les décors qui glissaient les uns sur les autres. Trudeau venait de reprendre le pouvoir au début de 1980, mais il y avait un autre personnage qui attendait fiévreusement dans les coulisses sa rentrée sur scène, sorte de Richard III qui finissait de traverser son Winter of discontent. On l’avait vu à la télévision, lors de la soirée du référendum, calculer avec une joie rentrée, une sorte d’avarice politicaillonne, les résultats du scrutin, escomptant sans doute ce qui pourrait être un jour son lot, l’or sonnant et trébuchant de son pouvoir; parlant avec un sourire en coin, avec Bourgault, de l’intérimaire Ryan, qui ne pouvait être qu’un garde du palais sévère et renfrogné. En badinant, Bourgault avait fait allusion au retour de l’ancien jeune premier ministre libéral, alors que rien ne laissait présager pareille éventualité. Mais on savait, certains savaient, que Bourassa dans l’ombre tissait sa toile d’araignée, faisait le tour des salles paroissiales et des soupers Richelieu, pour engluer à nouveau le bon peuple; attendant que les deux personnages qui lui avaient porté le plus ombrage, Trudeau et Lévesque, quittent la scène. Fini le temps des géants, rentrent les nains.
Dans la déception des uns et la joie secrète des autres, dans les pleurs, les grincements de dents ou les applaudissements, cette époque post-référendaire marquait donc une transition majeure.
